« L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, mais de fortes institutions », déclarait il y a une dizaine d’année Barack Obama, alors en visite à Accra au Ghana. Cette réflexion du premier président noir semble ne pas avoir encore trouvé un écho favorable sur le continent. D’ailleurs, Blaise Compaoré, lors d’un sommet États-Unis-Afrique à Washington, lui apportait une réponse cinglante en déclarant « Qu’il n’y a pas d’institution forte s’il n’y a pas bien sûr d’homme fort. » L’Afrique continue de voir ces ‘’hommes forts’’ émergés, au détriment de sa stabilité. Burkina Faso, Mali, Guinée, Tchad, qui sont ces ‘’hommes forts’’ ?
MAMADI DOUMBOUYA, LE LÉGIONNAIRE
Le 08 avril dernier, face aux dirigeants des entreprises minières de son pays, l’actuel homme fort de la Guinée, Mamadi Doumbouya, a encore affiché son attachement pour sa patrie et son rêve de voir son pays occuper une place de choix dans le concert des Nations. Ce fils de Kankan n’a en effet rien perdu de son amour pour la Guinée et de son engagement patriotique après son long parcours militaire sur des terres étrangères. C’est pourtant le contraire que craignaient ses détracteurs, le soupçonnant de n’être qu’un pion de la France. Passionné par l’armée, le Colonel Doumbouya a effectivement fait un ballet de formation dans plusieurs pays occidentaux mais aussi en Afrique. C’est d’abord en France qu’il obtient ses premiers diplômes militaires ; un brevet d’études supérieures militaires à l’École de guerre de France, puis un master de défense et dynamiques industrielles à l’université parisienne Panthéon-Assas. Il suit ensuite plusieurs autres formations dont une formation en protection opérationnelle à l’Académie de sécurité internationale d’Israël, une formation des commandants d’unité à l’École d’application de l’infanterie au Sénégal et une formation d’officier à l’École d’État-Major de Libreville au Gabon. Du point de vue opérationnel, il prend part, après avoir été admis dans la légion étrangère française, à plusieurs missions dans les pays comme l’Afghanistan, la Côte d’Ivoire, Djibouti, la République Centrafricaine et participe à des missions de protection rapprochée en Israël, à Chypre et au Royaume-Uni. C’est seulement en 2012 qu’il revient en Guinée pour finalement prendre, à partir de 2018, le commandement du Groupement des forces spéciales (GPS), corps d’élite créé par le président d’alors Alpha Condé. Cette même année, Mamadi Doumbouya prend part à la formation Flintlock, une formation militaire organisée au Burkina Faso par l’armée américaine, et réservée en particulier aux commandants des forces spéciales de la région. C’est d’ailleurs à cette occasion qu’il se lie d’amitié à l’actuel leader de la junte malienne, le colonel Assimi Goïta. Quant au peuple guinéen, il le découvre lors de la célébration des 60 ans d’indépendance du pays, à la tête d’un bataillon des forces spéciales. Mais ses déboires avec Conakry vont commencer en mai 2021 avec sa volonté d’autonomiser le GPS par rapport au ministère de la Défense. Le colonel inspire dès lors la méfiance et il se murmure dans les couloirs du palais Sékhoutouréya que le président Alpha Condé planifierait de se débarrasser de lui ; des rumeurs font même état de son arrestation. Mais, prenant tout le monde de cours, c’est plutôt le colonel Doumbaya qui, invoquant « la situation socio-politique et économique du pays, le dysfonctionnement des institutions républicaines, l’instrumentalisation de la justice, le piétinement des droits des citoyens », apparaît le 5 septembre 2021 à la télévision guinéenne et annonce l’arrestation du président de la République, la destitution du gouvernement, la suspension de la Constitution ainsi que la fermeture des frontières terrestres et aériennes. Il proclame ensuite la mise en place d’un Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD). Selon Doumbouya, reprenant Jerry Rawlings dans un tweet, « lorsque le peuple est écrasé par ses dirigeants avec la complicité des juges, il revient à l’armée de rendre au peuple sa liberté ». Le GPS n’a donc fait « qu’assurer sa mission républicaine de protéger le peuple de Guinée »
ASSIMI GOÏTA, L’IMPERTUBABLE
Caché derrière sa discrétion et son apparente timidité, l’on s’étonne qu’Assimi Goïta soit cet homme qui donne autant de fil à retordre à la France et à l’ensemble des chefs d’États de la CEDEAO. Né en 1983, le colonel Goïta est fils d’un officier des forces armées maliennes. Très tôt, il intègre le corps militaire et est formé dans le Prytanée militaire de Kati et à l’École militaire interarmes de Koulikoro. Après sa formation d’officier, il est affecté en 2002 au 134ème Escadron de reconnaissance à Gao. Très rapidement, Assimi Goïta se fait remarquer pour sa diligence et sa capacité à bien diriger les hommes. De 2005 à 2008, il occupe le poste de commandant adjoint du 123ème Escadron de reconnaissance de Kidal. En 2008, il est nommé commandant du sous groupement tactique N03 dans le cadre de lutte contre les groupes armés et les narco trafiquants à la frontière Mali-Algérie. Il arpente alors le désert du nord du Mali et se montre intraitable dans les zones difficiles de Gao, Kidal, Menaka, Tessalit, Tombouctou, mais aussi du Darfour ; ce qui lui vaut de nombreuses décorations. En novembre 2015, à la suite d’un attentat perpétré au Radisson Blu à Bamako, il est détaché en qualité de Coordinateur des opérations spéciales du Ministère de la Défense auprès du Ministère de la sécurité. Il commande ensuite, dès 2016 l’unité opérationnelle du bataillon autonome des forces spéciales déployée à Sofara, puis le commandement du bataillon autonome des forces spéciales et des centres d’aguerrissement. Le 18 Août 2020, excédés par la mauvaise gestion de la crise au nord Mali et la perte de plusieurs militaires qui en est la conséquence et, répondant à l’appel du peuple qui manifeste depuis plusieurs mois dans la capitale, le colonel Goïta avec quatre autres colonels – Malick Diaw, Ismaël Wagué, Sadio Camara, Modibo Koné – arrêtent et renversent le président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK). Le 19 août 2020, Goïta est désigné président du Comité National pour le Salut du Peuple (CNSP). Mais sous la pression de la communauté internationale, le CNSP laisse finalement, en septembre 2020, une partie du pouvoir aux civils et nomme Bah N’Daw à la tête de l’État. Goïta devient vice-président, mais tient toujours les manettes dans l’ombre. Il influence notamment les décisions importantes du pays et décide de l’attribution des portefeuilles ministériels ; Et quand le 24 mai 2021, le chef de l’État Bah N’Daw et son premier ministre Mocktar Ouane écartent du gouvernement deux membres de l’ex-CNSP, les colonels Modibo Koné et Sadio Camara, les premiers cités sont interpellés en compagnie de leur ministre de la défense et conduits sous escorte militaire au camp de Kati ; c’est un autre coup d’État dans le coup d’État. Le colonel Assimi Goïta reprend alors l’entièreté du pouvoir et s’entoure cette fois d’une équipe de son choix, composée de hauts gradés et de civils, décidés à faire front contre la communauté internationale et surtout la France pour prendre en main et résoudre durablement les problèmes tant économiques, sociopolitiques que sécuritaires du Mali. Et malgré le branle-bas de la France et de la CEDEAO et des sanctions qu’ils infligent, reprochant à la junte de vouloir garder le pouvoir au lieu d’organiser au plus vite des élections pour le transférer aux civils, Goïta et son équipe semblent décidés et imperturbables. Mieux, ils rendent coup pour coup ; en témoigne le retrait de l’armée française du Mali et la suspension définitive des médias français RFI et France 24 du sol malien. Soutenu dans son action par le peuple, le colonel Assimi Goïta semble être engagé sur de bonnes auspices.
PAUL-HENRI SANDAOGO DAMIBA, LE FRÉQUENTABLE
Le nouvel homme fort du Burkina Faso, le lieutenant-colonel d’infanterie Paul-Henri Sandaogo Damiba, est né le 02 janvier 1981. Il est, entre autres, diplômé de l’école militaire de Paris où il a obtenu un master 2 en +sciences criminelles et une certification d’expert de la défense en management, commandement et stratégie. Issu de la promotion 1992 du prytanée militaire de Kadiogo et de la 7e promotion de l’Académie militaire George Namoano de Pô, Damiba est un ancien élément du célèbre Régiment de Sécurité Présidentielle (RSP), ancienne garde prétorienne de Blaise Compaoré composée de 1300 hommes d’élite. Lorsqu’en 2015, suite à la chute de Compaoré, le RSP est dissout, et alors que certains des officiers issus de ce régiment grognent, Paul-Henri Damiba choisi de se conformer à la décision du gouvernement de transition. Sur cette même lancée, en 2015, il fait partie du groupe d’officiers qui se démarquent en déjouant une tentative de coup d’État militaire contre la jeune démocratie burkinabé. Lorsqu’il est élu à la tête du Burkina Faso en fin d’année 2015, le Président Roch Christian Kaboré lui accorde donc toute sa confiance et le nomme responsable militaire dans les régions du Sahel à Dori et du Nord à Ouahigouya. Il le rappel ensuite, en novembre 2021, à la suite d’une attaque menée par des djihadistes à Inata et ayant entraîné la mort de 57 personnes et lui offre le commandement de la troisième région militaire ; mal lui en prit ; Car, ce commandement donne au lieutenant-colonel Damiba une position très stratégique. L’officier est en effet chargé d’assurer la sécurité de Ouagadougou, la capitale du pays. Il mène alors des opérations militaires dans le nord et l’est du pays contre les djihadistes et se construit une très bonne réputation auprès des militaires et du peuple. Lorsque le 23 janvier 2022 une mutinerie des soldats éclate et que ceux-ci demandent le limogeage du chef d’état-major et plus de moyens pour lutter contre le terrorisme, on se pose la question de savoir qui en est l’instigateur. Le lendemain, cette mutinerie se transforme en putsch, avec l’arrestation puis le renversement du président Roch Marc Christian Kaboré. Paul Henri Sandaogo Damiba apparaît alors sur les chaînes de télévision nationales et internationales aux côtés des jeunes mutins qui annoncent la suspension de la Constitution. Le 31 janvier, un acte fondamental rétablit ensuite la Constitution et lui accorde le titre de président du Faso. Le Conseil constitutionnel le déclarera officiellement président de la République du Burkina Faso et il prêtera serment le 16 février 2022. Curieusement, contrairement à la junte malienne, le lieutenant-colonel subit peu de pression de la part de la communauté internationale et plus spécifiquement de la CEDEAO. Grâce à des mesures jugées relativement « raisonnables » pour un retour rapide à la normal, le Faso a été certes sanctionné, mais pas trop, en comparaison de l’embargo ou du gel des avoirs décrétés contre le Mali voisin. Paul-Henri Sandaogo Damiba apparaît en effet plutôt fréquentable car dans son discours, il semble évoquer moins une logique révolutionnaire qu’un retour aux fondamentaux.
MAHAMAT IDRISS DEBY, LE DESTINÉ
Le nouvel homme fort du Tchad est désormais un général cinq étoiles. C’est en effet ainsi qu’est apparu en public, le 1er décembre dernier, Mahamat Idriss Deby à l’occasion de la célébration de la fête de la liberté et de la démocratie à N’Djamena. Il passe ainsi du grade de général de corps d’armée (4 étoiles) à celui de général d’armée (5 étoiles). Il s’agit là du plus haut grade de l’armée tchadienne avant celui de maréchal que portait son défunt père. Pour rappel, le 20 avril 2021, tout juste réélu pour un sixième mandat et après 30 ans au pouvoir, le président tchadien Idriss Déby Itno décède des suites de blessures par balles qu’il aurait reçues au combat contre des rebelles du Front pour l’Alternance et la Concorde au Tchad (FACT). Si ce décès brutal choque l’ensemble de la communauté internationale et ses circonstances étonnent et font persister un doute, dès son annonce, la succession est déjà revendiquée à N’Djamena par l’armée. Un Conseil militaire de transition avec à sa tête le fils même du maréchal décédé prend le pouvoir. Membre d’une fratrie de six enfants, Mahamat Idriss Deby semble avoir été le fils préféré du Président Idriss Deby, sinon celui qu’il a volontiers le plus mis en lumière. Fils d’une mère daza (peuple nomade du Tchad et du Niger), il est confié, dès ses 8 ans, à sa grand-mère et mère du président, pour que celle-ci s’occupe de son éducation. Mahamat effectue ainsi l’ensemble de sa scolarité secondaire au Tchad, hormis sa quatrième et sa troisième, en France. Il étudie ensuite un an et demi au lycée militaire d’Aix-en-Provence, en classes préparatoires littéraires. À son retour, il est inscrit à l’école d’officier Gémia (Groupement des écoles militaires interarmées). Il en sort sous-lieutenant. Très tôt, son père l’initie au commandement militaire. Il le fait affecter à la Direction Générale de Service de Sécurité des Institutions de l’État (DGSSIE), la garde prétorienne du régime, en tant que commandant adjoint du groupement d’infanterie. En 2006, à 22ans à peine, il fait sa première expérience de combat lorsque les Forces Unies pour le changement (FUC) de Mahamat Nour Abdelkerim lancent un raid sur la capitale tchadienne. En mai 2009, alors qu’il est fraichement promu général de brigade à 25 ans, Mahamat Idriss Déby participe à la bataille victorieuse d’Am-Dam contre une coalition rebelle, menée par Timan Erdimi, dans l’est du Tchad. Une année plus tard, le jeune militaire qui s’est aguerri sur le terrain, au fil du temps, reçoit, au sein de la DGSSIE, le commandement de l’escadron blindé et des gardes du corps. En 2012, il est nommé à la tête du groupement chargé de la sécurité du palais présidentiel ; un poste qui démontre la confiance que lui accorde son père. Mais l’ascension du « fils prodige » ne s’arrête pas ; bien au contraire. En 2013, il est nommé au poste de commandant en second des Forces armées tchadiennes en intervention au Mali. Il est ensuite nommé l’année suivante directeur général de la DGSSIE et enfin élevé au grade de général de corps d’armée en octobre 2018. Au regard de son parcours, Mahamat Idriss Deby semble avoir été destiné à prendre la succession de son père ; Et personne ne semble le lui contester. En effet, si dès sa prise de pouvoir, l’opposition tchadienne était parvenue à mobiliser de nombreuses personnes dans les rues contre la junte, cette mobilisation s’est rapidement affaiblie jusqu’à disparaître à l’épreuve de la répression. Quant à la communauté internationale, elle a très tôt « validé » cette succession et, même la France, à travers son Chef de l’État Emmanuel Macron, a très vite fait d’adouber le nouvel homme fort du Tchad, certainement pour préserver ses intérêts dans le pays.

