2024 s’annonce comme une année particulièrement détonante en raison des défis électoraux qu’elle concentre. Et ça ne commence pas forcement sans inquiétude. Ça grince même dans les machines électorales et dans les cabines de pilotage des pouvoirs exécutifs.
Si les Comores ont pu honorer la date convenue de la présidentielle à la mi-janvier, des controverses demeurent sur le respect des rendez-vous électoraux ailleurs. Au Mali, la présidentielle du 4 février est renvoyée sine die par la junte au pouvoir.
L’autre junte aux affaires au Burkina Faso promet une présidentielle en juillet mais il faudra attendre de voir pour croire.
Dans les trois pays sahéliens Mali, Burkina et Niger qui ont claqué la porte de la CEDEAO (Communauté économique des Etats d l’Afrique de l’Ouest), la priorité du moment semble être ailleurs. A savoir, rompre avec le passé diplomatique en s’alliant économiquement et politiquement avec la Russie, un pays dont le nom ne résonne pas forcément dans l’opinion politique mondiale comme une nation démocratique. La mort brutale à 47 ans, le 16 janvier 2024, dans une colonie pénitentiaire de l’Arctique où il purgeait des peines qui totalisaient plus de trente ans d’emprisonnement d’Alexeï Navalny, le plus célèbre opposant au président russe Vladimir Poutine continue, on le sait, d’émouvoir dans les capitales occidentales.
En cette année 2024, une vingtaine de pays passeront par des processus électoraux. Dans nombre de régimes, l’on élira divers dirigeants. Une bonne quinzaine de ses scrutins est concentrée dans la deuxième moitié de l’année où plusieurs présidentielles sont au programme. C’est le cas en Mauritanie le 22 juin, au Burkina Faso en juillet, au Rwanda le 15 juillet, en Somaliland le 13 novembre, en Tunisie le 24 novembre, en Namibie en novembre, en Algérie et en Guinée-Bissau en décembre.
Sont également prévus des scrutins à la fois présidentiels et législatifs. Il en sera ainsi au Mozambique le 9 octobre, au Botswana en octobre, au Tchad en Octobre–novembre, en Ile Maurice le 30 novembre, au Ghana le 7 décembre, en Guinée et au Soudan en décembre.
Les sièges des députés seront renouvelés au Togo (13 avril), à Madagascar (mai), au Malawi (24 mai) et en Somalie (30 novembre) tandis que des consultations législatives et provinciales se dérouleront le 29 en Afrique du Sud.
Sénégal : le coup qu’on n’a pas venir
Le scrutin est jugé cette fois-ci à haut risque pour le Congrès national africain (ANC) du chef de l’Etat Cyril Ramaphosa. Pour la première fois depuis la fin de l’apartheid en 1994, la formation de Nelson Mandala pourrait perdre sa majorité parlementaire.Au Sénégal, le 25 février 2024, date constitutionnelle prévue pour le scrutin présidentiel est devenue caduque. Signe qu’en Afrique tant qu’en scrutin n’a pas eu lieu, tout peut avoir lieu. Ce coup sénégalais, nul ou presque, en tout cas, ne pouvait le prévoir ou le voir venir, d’autant moins que le président sénégalais sortant ne se représente plus.Mieux, de nature plutôt calme, doué d’un parcours presque parfait à la tête d’un pays réputé respectueux des bonnes pratiques démocratiques dont il a héritées, ayant exercé un mandat de sept puis un autre de cinq ans, Macky Sall n’avait pas habitué son peuple à des telles brusqueries. L’homme n’était pas connu pour attenter à la démocratie.A qui d’ailleurs devrait profiter le report au 15 décembre, soit de dix mois de l’élection présidentielle, voulu par Macky Sall ? Qui le président sortant du Sénégal non candidat à sa propre succession voulait-t-il mettre en lice à ce scrutin initialement fixé au 25 février ? Entre vice, caprice et artifice, on ne saura jamais si cet exercice de rallonge que voulait s’autoriser le numéro un sénégalais du fait de l’extension de son mandat au-delà du 2 Avril, était motivé, comme le soupçonnent ses adversaires, par le seul souci de booster son candidat, qui n’est autre que le premier ministre Amadou Ba. La décision des juges du Conseil constitutionnel du vendredi 16 février vient mettre un holà au scénario.
L’arrêt des sages a l’avantage de mettre un coup d’arrêt à l’intention démocratiquement jugée malveillante du numéro un sénégalais. C’est le second pied-de-nez–on espère le dernier–que les juges infligent à Macky Sall. Du côté du maire Ziguinchor Ousmane Sonko, réputé être l’opposant principal de Macky Sall, les nuages politiques ne sont pas tous dégagés. Le 17 novembre 2023, la Cour suprême a cassé et annulé la décision du tribunal administratif de Ziguinchor, dans le sud du pays. Celle-ci avait annulé la radiation de l’opposant des listes électorales et ordonné plutôt sa réintégration sur ces listes. Ce qui avait entrouvert pour celui-ci la porte à une candidature à la présidentielle. La Cour suprême tout en cassant cette décision du juge administratif n’avait pas clos le dossier de la radiation de l’opposant des listes électorales puisqu’elle a renvoyé l’affaire au tribunal hors classe de Dakar pour qu’elle soit rejugée.
Si la commission électorale a demandé le 31 octobre à la Direction générale des élections (DGE), de rétablir Ousmane Sonko sur les listes et de lui délivrer les fichiers de parrainages, la DGE, un organe dépendant de l’Intérieur, oppose une fin de non-recevoir.Le ministère de l’Intérieur a refusé jusqu’alors de délivrer à Ousmane Sonko les fiches officielles qui lui permettraient de recueillir ses parrainages, une étape nécessaire à la candidature.
Condamné par contumace à deux ans pour des accusations de débauche de mineure qu’il qualifie de complot politique, Ousmane Sonko, qui a annoncé une grève de la faim en octobre 2023, s’est vu adjuger, auparavant, fin juillet, d’autres chefs d’inculpation, dont l’appel à l’insurrection, l’association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste et atteinte à la sûreté de l’Etat.
Le western judicaire donnait une saveur particulière à la saga électorale Aussi, la décision des sages est-elle accueillie avec soulagement. Elle soulage un paysage qui commençait à accumuler les nuages. Ce désaveu des juges vient conforter le simple citoyen qu’il peut compter sur la force des Institutions et que la séparation des pouvoirs n’est pas un vain mot au pays de Léopold Sédar Senghor.
Aller à des élections présidentielles dans des meilleurs délais. C’est en tout cas, l’injonction faite par les sages juges du conseil constitutionnel à Macky Sall alors que ce dernier les avait saisis en espérant qu’ils l’autoriseraient à reporter le scrutin au-delà du 2 avril, date à laquelle prend fin le mandat du président sénégalais. Désavoué, le concerné a dit prendre acte et promis s’aligner. Reste à savoir quel sens donner à la notion de « meilleurs délais » à lui imposer pour la tenue des élections présidentielles. Meilleurs délais, est-ce synonymes de brefs délais ? On peut reprocher au conseil constitutionnel de n’avoir pas complétement démêlée l’écheveau. Ce passage du flambeau des sages à la classe politique est peut-être un message à ceux-ci pour dire qu’ils ne sont pas condamnés à s’enfermer dans les clivages des bas étages.
Quoiqu’il en soit, l’année 2024, plus que les autres, s’affiche comme un test électoral grandeur nature pour la classe politique sénégalaise obligée de trouver un modus operandi, après l’annulation, par le conseil constitutionnel, de la tentative de report du scrutin de février. Il faut craindre néanmoins que cette ambiance politico-judiciaire qui a longtemps tenu le pays en haleine ne serve de jurisprudence sur le continent où la démocratie est assimilable à un examen de passage permanent.
A l’instar Macky Sall, les présidents Nana Akufo-Addo du Ghana et Filipe Nyusi, du Mozambique ne se représentant pas. Ce qui n’enlève pas tout le suspense quant à un déroulement sans incidents des processus. Les chamboulements à Dakar ne rassurent pas après la vague de dénonciations déclenchée parées la réélection du Comorien Azali Assoumani. Azali Assoumani ne rejette ni les reproches ni les griefs de ses adversaires à qui il tend la main tout en les rassurant, la main sur le cœur, qu’il ne fera as un quatrième mandat.

