Cela fait environ vingt ans que la guerre entre l’Éthiopie et l’Erythrée a pris fin. Aujourd’hui, Addis-Abeba se retrouve engluée dans un conflit armé au sein de ses propres frontières. De vielles tensions politiques ont suscité une rébellion armée qui compte annexer définitivement la région du Tigré. Face à cette menace, Abiy Ahmed, Premier ministre de l’Éthiopie a-t-il les moyens nécessaires pour préserver l’intégrité territoriale de son pays ?
Origine de la rébellion
Contrairement aux guerres civiles contemporaines qui ont éclaté dans le monde et qui trouvaient leurs raisons dans des questions liées aux ressources ou à la répartition des richesses, celle de l’Éthiopie qui a court aujourd’hui fait l’exception. En effet, le Tigré, région située au nord de l’Éthiopie, au centre de cette guerre que le Front de Libération du Peuple Tigréen (TPLF) impose depuis l’an dernier au gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed, est loin d’être la plus importante du pays, en ce qui concerne les ressources naturelles et économiques.
Cette région de 50 079 km² (l’Éthiopie s’étend sur 1,1 million km²), plutôt montagneuse, est pourtant ardemment disputée entre les parties en conflit. Pourquoi ?
La véritable valeur du Tigré est surtout militaire, politique et symbolique.La région du Tigré est située à la frontière avec l’Erythrée, ancien ennemi de longue date de l’Éthiopie. L’essentiel de la puissance de feu des forces armées du pays y est basé. C’est donc un petit bout de l’Éthiopie, mais d’une grande importance militaire et géostratégique pour cette puissance sous régionale. En perdre donc le contrôle serait un échec politique et militaire cuisant pour l’État central. Dès sa création en 1975, le TPLF s’implique totalement dans la lutte armée contre le régime dictatorial du DERG (Gouvernement militaire provisoire de l’Éthiopie socialiste), dont il est devenu l’un des principaux acteurs du renversement en 1991.Le TPLF, dont les dirigeants sont issus de la minorité tigréenne (6% de la population), s’impose alors comme la principale force politique du pays, au sein de la coalition du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF). Celle-ci est conduite par Méles Zenawi, un ancien membre de la rébellion tigréenne, qui dirigera le pays de 1995 jusqu’à sa mort en 2012. Son successeur, Haile Mariam Desalegn, un autre Tigréen, gère le pouvoir au bénéfice principal de sa communauté ethnique. À la surprise générale, il démissionne le 15 février 2018, certainement à cause des nombreux contestations sociales dont il faisait face. L’histoire politique de l’Éthiopie a pris un tournant majeur depuis cette date. Les élections organisées pour élire un nouveau Premier ministre, ont porté au pouvoir Abiy Ahmed, un homme issu de l’ethnie majoritaire Oromo, une grande première dans l’histoire de l’Éthiopie.
Abiy Ahmed face à ses responsabilités
Naturellement, la prise de pouvoir d’Abiy Ahmed, sonne la fin de l’hégémonie du TPLF. Il décide de libéraliser l’économie et réduit d’un tiers le gouvernement en nommant une nouvelle équipe paritaire. Le nouvel homme fort d’Addis-Abeba fait parler de lui pour ses décisions politiques de bonne gouvernance et de réconciliation. Il décide d’être conciliant à l’égard de ses farouches adversaires, en libérant par exemple des centaines de prisonniers politiques, et même d’en nommer un à la tête de la commission électorale.
Toutes ces décisions, pourtant salutaires et apaisantes, ne suffisent pas. Le TPLF lui en veut terriblement d’avoir décidé de signer la paix avec son voisin, l’Erythrée. En effet, le 9 juillet 2018, avec Isaias Afwerki le Président erythréen ; il signe la fin de l’état de guerre entre leurs deux pays et la normalisation de leurs relations. Cette action lui vaut un prix Nobel de la paix, amis elle lui coûtera la guerre. Le TPLF qui en veut toujours à l’Érythrée de leur avoir imposé une guerre particulièrement dévastatrice et meurtrière à la fin des années 90, se sent exclu de cette initiative et décide d’agir. Après des élections repoussées à cause de la COVID-19, les forces politiques tigréennes décident d’organiser leurs propres élections en septembre 2019, malgré la mise en garde du pouvoir centrale dont il ne reconnaît plus l’autorité.
Abiy Ahmed le considère comme une velléité sécessionniste. Quelques mois plus tard, des positions de l’armée régulière sont attaquées, l’État éthiopien ordonne une offensive. L’Éthiopie a retrouvé le chemin de la guerre civile.
Le chef du gouvernement ne laisse paraître aucun signe de faiblesse depuis un an et demi que dure le conflit armé. Il sait qu’il joue gros. Sa légitimité politique dépend de sa capacité à gérer ce conflit, surtout que toutes les autres régions du pays, qui abritent aussi des mouvements de rébellion l’observent. Sa réussite politique et militaire, dans cette guerre, lui permettra, peut-être définitivement, d’asseoir son autorité pour continuer sa grande ambition de positionner durablement l’Éthiopie comme une puissance économique, politique et militaire africaine et mondiale.

