Une révolution politico-économique est en train de naître dans le Sahel. Trois Etats, à savoir le Burkina Faso, le Mali et le Niger, réunis en une communauté de destin dénommée AES (Alliance des Etats du Sahel, formée le 16 septembre 2023) ont formellement acté, le dimanche 28 janvier 2024, leur décision de se retirer de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).
Cette décision soustrait l’organe sous-régional de 69 927 910 habitants sur une population globale de 210 millions d’habitants, et 2 755 648 km2 sur un territoire de 6,1 millions km2. Ces données indiquent que l’organe communautaire – créé en 1975 pour renforcer la coopération et l’intégration régionale entre ses quinze Etats membres – va être fragilisé alors que l’opinion reconnait qu’il est le mieux structuré et le mieux intégrateur en Afrique.
Ces trois Etats reprochent à l’Organisation ouest-africaine de s’éloigner des «idéaux panafricains de ses pères fondateurs»; d’être sous «influence de puissances étrangères hostiles» ; de les avoir «abandonnés dans sa lutte contre le terrorisme» ; et de leur avoir «imposé des sanctions illégales, illégitimes, inhumaines et irresponsables».
Cette décision est donc d’abord et avant tout politique. Dans un contexte sociopolitique de détestation de la politique de la France en Afrique, les récentes déclarations des militaires au pouvoir au Mali, au Burkina Faso et au Niger montrent qu’elle est irréversible. Dans cette configuration, le retrait des Etats de l’AES de la CEDEAO n’est pas sans conséquences sur la géopolitique au Sahel et sur les économies du Niger, du Burkina Faso et du Mali.Au plan politique, le retrait des Etats de l’AES de la CEDEAO entraine une césure idéologique dans la sous-région.
Ces Etats de l’AES (et leurs alliés ‘’silencieux’’) se sont engagés dans une «souveraineté totale» (selon l’expression du Chef de la Transition burkinabé, le Capitaine Ibrahim Traoré) et intangible par rapport à la France.
En parallèle, ils posent des actes politiques qui accentuent et raffermissent leur coopération avec la Fédération de Russie. En conséquence, on assiste, dans le Sahel, à la naissance de deux blocs idéologiques : D’un côté les pays sous influence occidentale dirigée par la France ; de l’autre le bloc des Trois qui est sous influence russe. Cet engagement des Etats de l’AES renvoie à ce que le Capitaine Ibrahim Traoré a déclaré au dernier Sommet Russie-Afrique (27 e 28 juillet 2023, à Saint-Pétersbourg) : «Il faut que nous, chefs d’Etat africains, arrêtions de nous comporter en marionnettes qui dansent à chaque fois que les impérialistes tirent sur les ficelles. La Russie est une famille pour l’Afrique, nous partageons la même histoire».
Les Etats de l’AES se mettent ainsi à dos les alliés de la France (dans l’Union Européenne et en Afrique francophone). Ce qui pourrait jouer sur leur diplomatie à travers le monde ; en termes d’ambassadeurs, en termes de représentants dans les institutions internationales etc. Le dernier Sommet Extraordinaire de la CEDEAO qui s’est tenu le 24 février 2024, à Abuja, au Nigéria, a pourtant pris des résolutions fermes dans le sens de lever toutes les sanctions qualifiées «d’inhumaines» à l’encontre des Etats de l’AES pour les amener à renoncer à leur décision.
Mais, au constat, les militaires au pouvoir semblent être indifférents à cette main tendue de la CEDEAO parce que l’organisation sous-régionale ne s’est pas encore affranchie de l’influence française. Avec cette volonté de former un bloc de souverainistes, les Etats de l’AES n’entendent pas reculer dans leur volonté de s’émanciper de toute coopération qui ne respecte pas leur souveraineté.Mais plus que tout, c’est le volet économique qui cristallise toutes les attentions. Economiquement, le poids du Niger, du Burkina Faso et du Mali n’est pas important dans la CEDEAO. Seulement 10% du Produit intérieur brut de la région, soit 2 500 dollars annuels (environ 1 250 000 FCFA) par habitant en parité de pouvoir d’achat, selon la Banque Mondiale.
Ce sont aussi des pays sahéliens qui figurent parmi les plus pauvres au monde. Ce sont également des pays essentiellement agricoles qui importent beaucoup de denrées de première nécessité, notamment le riz, le sorgho, le manioc, le millet, le maïs, l’huile, les sucres. Au sein de la CEDEAO, individuellement, ils n’éprouvent pas de problèmes d’échanges commerciaux, en raison de la libre circulation des biens et des personnes aux frontières. Ce qui ne serait pas le cas s’ils maintiennent leur décision de se retirer de la CEDEAO. Cette décision va provoquer des frictions commerciales avec certains pays du fait des droits de douane, notamment ceux qui ne sont pas membres de l’Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA).Notamment avec le Nigeria (côté Niger) et le Ghana (côté Burkina Faso). Ils risquent d’être confrontés à des coûts de transaction encore plus élevés, ce qui serait préjudiciable à leurs économies.
L’impact négatif sera limité s’ils décident de rester dans l’UEMOA. Car, avec les cinq autres pays de la Zone Franc, (Benin, Côte d’Ivoire, Togo, Sénégal et Guinée-Bissau), la libre circulation des biens et des personnes est garantie. Ils peuvent utiliser les ports de la Côte d’Ivoire, du Benin, du Togo pour leurs échanges commerciaux avec l’extérieur. La résilience des Etats de l’AES ne pourra pas tenir sur la durée parce qu’ils sont très loin d’atteindre l’autosuffisance alimentaire. Eviter de se constituer en confédérationL’erreur serait de se constituer en confédération.
Actuellement, le Niger, le Burkina Faso et le Mali sont réunis autour d’un Traité sur une alliance de sécurité collective contre le terrorisme. Individuellement, ces Etats entretiennent déjà de relations commerciales avec d’autres Etats. Mais en confédération, le bloc AES va se présenter comme un nouvel Etat qui va commencer à construire de nouvelles relations avec tous les autres pays du monde. Avec comme richesse l’or, l’uranium et le pétrole. Ainsi, au niveau du commerce extérieur, il sera difficile pour le bloc configuré d’exporter ses matières premières parce qu’il est enclavé et a besoin des ports des pays ‘’hostiles’’. La solution pour le bloc configuré serait alors de conclure des relations bilatérales avec les Etats disposant de ports. Mais dans la configuration politique actuelle sous influence, ce sont les intérêts commerciaux qui vont compter en premier.
Excepté la coopération militaire, qu’offre la Fédération de Russie au bloc AES ? Pas grand-chose dans les faits. Si le Niger, le Burkina Faso et le Mali insistent à former une confédération, la prochaine étape sera donc la monnaie commune à ces trois Etats. Former un bloc politique souverain, c’est sortir de l’UEMOA ; c’est abandonner le Franc CFA. Une analyse froide et sincère démontre qu’il y a de risques réels de choisir cette option.Le premier risque est l’arrêt de tous les projets et programmes de la CEDEAO, exécutés dans ces pays en Franc CFA, et également l‘arrêt des investissements des trois institutions financières régionales que sont l’UEMOA, la BIDC et la BOAD.
Le second risque est que le processus de création de la nouvelle monnaie ne puisse pas arriver à terme. Vu les contraintes sociales auxquelles seront confrontées les populations du bloc ; notamment les entraves à la libre circulation des personnes, la gestion des fonds de la diaspora. Ces entraves vont provoquer des troubles sociopolitiques.
La CEDEAO ayant levé toutes les restrictions financières au développement des Etats de l’AES, il serait judicieux que ces Etats reviennent sur leur décision. Cela leur permettra de capitaliser leur excellente performance économique enregistrée en 2023, malgré l’embargo sévère à eux imposé. En effet, dans son Rapport intitulé ‘’Perspectives économiques mondiales’’ et publié en Janvier 2024, le Fonds monétaire international indique que ces trois pays ont affiché une moyenne de croissance de 2,9% en 2023, «supérieure à la croissance des autres pays d’Afrique subsahariens».Le PIB du Niger s’est établi à 2,3% en 2023 ; et le Fmi projette un taux de croissance à 12,8% en 2024 ; le PIB du Burkina-Faso devrait croître et se consolider, passant de 04,3% en 2023 à 04,8% en 2024, pour se hisser à 05,1% en 2025, soutiennent les données économiques du FMI. Quant au Mali, sa croissance estimée à 04% en 2023 se maintiendra en 2024, avant de progresser à 05% en 2025. En attendant, le bloc va traverser des moments très difficiles. Le temps va déterminer leur niveau de résilience.

